Par Benjamin Abugri
Accra (Ghana), le 16 juin 2026
Le Ghana a franchi une étape audacieuse et potentiellement transformatrice vers la construction d’une économie fondée sur la connaissance, avec le lancement officiel du Fonds national de recherche du Ghana à l’hôtel Labadi Beach, à Accra.
J’ai eu le privilège de représenter le Directeur exécutif du Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA), le Dr Aggrey Agumya, lors de cet évènement national historique. Le Dr Agumya, en sa qualité de Directeur exécutif et Chef de mission, dirige le FARA et contribue à la réalisation de son mandat lié à la recherche et à l’innovation agricoles.
Placée sous le thème « Réinitialiser le Ghana : financer la recherche pour la transformation nationale », la cérémonie de lancement a réuni le Président de la République du Ghana, S.E.M. John Dramani Mahama ; le ministre de l’Éducation, l’honorable Haruna Iddrisu ; le Vice-ministre de l’Éducation, le Dr Clement Apaak ; la ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts créatifs, l’honorable Abla Dzifa Gomashie ; ainsi que d’autres dignitaires de haut rang.
Étaient également présents les représentants du Haut-Commissariat britannique, de l’UNESCO, de la Banque mondiale, du Parlement, des vice-chanceliers et de hauts responsables d’universités et d’autres établissements de recherche, des partenaires au développement, ainsi que d’autres acteurs de l’écosystème ghanéen de recherche et d’innovation. La diversité des participants a démontré que le financement de la recherche n’est plus seulement l’affaire des universités et des laboratoires. Il est désormais largement reconnu comme un impératif de développement national.
De l’engagement à l’investissement à effet catalyseur
L’un des moments forts de la cérémonie de lancement a été l’annonce par le Président Mahama de l’allocation immédiate de 100 millions de GH¢ à titre d’investissement à effet catalyseur pour soutenir la mise en œuvre opérationnelle du Fonds en 2026. Le Président a également réaffirmé son engagement personnel en faveur du programme élargi de mobilisation des ressources du Fonds.
Cette allocation devrait permettre de financer des subventions de recherche compétitives, des programmes doctoraux et postdoctoraux, des infrastructures numériques de gestion des subventions, ainsi que des initiatives d’innovation alignées sur les priorités nationales de développement du Ghana. Le Président a en outre chargé le ministère de l’Éducation, le fonds d’affectation spéciale pour l’éducation du Ghana (GETFund) et le Conseil d’administration du Fonds national de recherche du Ghana (GNRF) de garantir une utilisation transparente, responsable et axée sur les résultats de ces ressources.
Cet engagement est à la fois important et opportun. Depuis des décennies, le financement de la recherche au Ghana est fragmenté, imprévisible et fortement tributaire des financements extérieurs. Une telle dépendance peut fausser les priorités de recherche, compromettre la continuité des programmes à long terme et affaiblir la capacité des institutions nationales à se pencher sur les problèmes nécessitant une attention soutenue.
Créé en vertu de la Loi de 2020 portant création du Fonds national de recherche du Ghana (Loi 1056), le Fonds national de recherche du Ghana offre un cadre juridique pour la mobilisation, la gestion et l’allocation de ressources financières durables à la recherche, à l’innovation, au développement technologique et aux infrastructures de recherche dans les domaines des sciences, des sciences humaines et d’autres secteurs d’intérêt national.
Les documents constitutifs du Fonds qualifient à juste titre le financement de la recherche d’infrastructure nationale plutôt que de dépense discrétionnaire ; Ils définissent cinq missions nationales de recherche pour la période 2026–2030 : la transformation des systèmes alimentaires ; la durabilité sur le plan de l’environnement et du climat ; l’innovation en santé et la biosécurité ; la transformation numérique et industrielle ; ainsi que la gouvernance, les politiques et les systèmes sociaux.
Des fondations institutionnelles solides
Le président du conseil d’administration, le professeur Eric Yirenkyi Danquah, a mis en lumière les progrès institutionnels réalisés à ce jour par le Fonds, notamment l’élaboration de son cadre stratégique quinquennal pour la période 2026-2030 et l’acquisition de locaux à East Legon, à Accra.
Cette stratégie définit une vision visant à créer un fonds de recherche et d’innovation de classe mondiale, capable de stimuler la transformation du Ghana. Ses priorités sont notamment le développement des talents en recherche, un financement transparent et compétitif, l’innovation et les partenariats avec le secteur privé, l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes, le financement durable et le renforcement des institutions.
Ces acquis constituent des bases solides. Toutefois, le succès du Fonds à long terme ne se mesurera pas uniquement à l’ampleur des ressources qu’il parviendra à mobiliser, mais également à la qualité, à l’accessibilité et à l’utilité pratique des connaissances produites grâce à ses investissements.
La gestion des connaissances doit être intégrée au Fonds
Pour que le GNRF ait un impact national durable, la gestion des connaissances doit être intégrée dès le départ à sa conception et à son fonctionnement.
Le financement de la recherche ne devrait pas s’arrêter à la remise d’un rapport de projet ou à la publication d’un article scientifique. Le Fonds devrait soutenir l’ensemble du parcours qui mène de la production des connaissances à leur impact. Cela comprend l’identification des besoins nationaux en matière de connaissances, la production et la validation de données probantes, la documentation et la préservation des résultats de la recherche, la traduction des résultats techniques en formats accessibles, le partage des connaissances avec les utilisateurs concernés ainsi que le suivi de leur adoption et de leur utilisation.
Une architecture robuste de gestion des connaissances permettrait au Fonds d’éviter les doublons, de mettre en relation des chercheurs travaillant sur des défis connexes, de préserver la mémoire institutionnelle et de rendre les résultats des recherches antérieures accessibles aux nouvelles équipes de recherche. Elle permettrait également au Gouvernement, au secteur privé, aux agriculteurs, aux organisations de la société civile et aux communautés de tirer un meilleur parti des données probantes issues de la recherche.
Cela nécessitera la mise en place d’archives institutionnelles interopérables, de répertoires nationaux des structures de recherche, de communautés de pratique, de mécanismes favorisant la publication en libre accès, de normes de gouvernance des données, ainsi que de systèmes permettant de capitaliser sur les enseignements tirés des investissements dans la recherche, qu’ils aient abouti aux résultats escomptés ou non.
Les mécanismes de reconnaissance et d’incitation seront également indispensables. Les chercheurs devraient être reconnus non seulement pour leurs publications dans des revues scientifiques, mais aussi pour le partage des données, leur contribution à l’élaboration des politiques publiques, la communication externe, la collaboration interdisciplinaire, le mentorat et la contribution favorable à la transformation sociale et économique.
Relier la science aux savoirs ouverts
Le Fonds devrait envisager une collaboration stratégique entre les chercheurs ghanéens et les plateformes et communautés ouvertes d’échange de connaissances reconnues, notamment le mouvement Wikimedia.
Une telle collaboration permettrait de rendre les travaux de recherche ghanéens vérifiés plus facilement accessibles et exploitables par les citoyens, les étudiants, les journalistes, les décideurs et les praticiens. Les chercheurs pourraient collaborer avec les professionnels de la connaissance ouverte afin d’améliorer les informations librement accessibles au public sur les cultures du Ghana, la biodiversité, les innovations dans le domaine de la santé, les systèmes climatiques, le patrimoine culturel, les technologies et les contributions à la science.
Il ne s’agit pas de remplacer les publications scientifiques ni de compromettre l’intégrité de la recherche. C’est plutôt l’occasion de compléter les modes traditionnels de communication scientifique avec des produits d’information gérés avec soin, multilingues et accessibles au public.
Un système de recherche financé par des fonds publics doit examiner comment le plus grand nombre d’utilisateurs possible pourrait tirer profit de ses résultats. Des garanties appropriées seront, bien entendu, nécessaires pour protéger les données à caractère personnel, les droits de propriété intellectuelle, les informations écologiques sensibles, la sécurité nationale ainsi que les innovations présentant une valeur commerciale.
L’objectif devrait être de promouvoir une ouverture responsable : rendre les connaissances aussi ouvertes que possible, tout en protégeant les informations qui doivent légitimement rester confidentielles.
Les savoirs autochtones ne doivent pas être marginalisés
L’avenir de la recherche au Ghana ne peut reposer uniquement sur les institutions scientifiques formelles. Il exige également la reconnaissance, la valorisation et l’intégration des savoirs accumulés par les agriculteurs, les pêcheurs, les éleveurs, les guérisseurs traditionnels, les artisans, les transformateurs et les communautés locales.
Les systèmes de savoirs autochtones et locaux constituent depuis longtemps une source essentielle de connaissances. Ils contribuent à la sélection des semences, à la gestion des sols, à la préservation de la biodiversité, à l’interprétation des phénomènes météorologiques, à la transformation des produits alimentaires, à la gouvernance des ressources naturelles ainsi qu’à la santé communautaire. Ils jouent également un rôle déterminant dans l’adaptation au changement climatique et le renforcement de la résilience des systèmes alimentaires.
Le GNRF devrait, par conséquent, promouvoir des modèles de recherche qui associent les scientifiques et les communautés en tant que partenaires à part entière dans la cocréation de connaissances. Les détenteurs de savoirs autochtones ne devraient pas être considérés uniquement comme des sources d’information mais comme des acteurs à part entière du processus de recherche. À ce titre, ils devraient également être associés à la définition des questions de recherche, à l’interprétation des résultats ainsi qu’aux décisions relatives à l’utilisation des connaissances produites et au partage des avantages qui en découlent.
Des protocoles éthiques clairs devraient être mis en place afin de garantir le consentement préalable, libre et éclairé, une reconnaissance appropriée des contributions, la protection des savoirs contre toute utilisation ou appropriation non autorisée, ainsi qu’un partage juste et équitable des avantages qui en découlent. Une telle approche permettrait au GNRF de renforcer la qualité de la recherche scientifique, tout en contribuant à la préservation du patrimoine intellectuel et culturel du Ghana.
Un financement inclusif de la recherche tenant compte du genre
Le Fonds constitue également un levier pour réduire les inégalités structurelles au sein de l’écosystème national de la recherche.
Les mécanismes de financement compétitifs devraient être conçus de manière à élargir délibérément les possibilités offertes aux femmes scientifiques, aux chercheurs en début de carrière, aux personnes handicapées, aux chercheurs exerçant en dehors des principaux établissements d’enseignement supérieur ainsi qu’aux innovateurs opérant dans des régions insuffisamment desservies. Par ailleurs, la prise en compte de la dimension de genre ne devrait pas se limiter au nombre de femmes participant aux projets de recherche.
L’évaluation des demandes de financement devrait permettre d’examiner dans quelle mesure les questions de recherche, les méthodologies, la composition des équipes et les avantages escomptés reflètent de manière adéquate la diversité des réalités vécues par les femmes, les hommes, les jeunes et les groupes marginalisés.
Des systèmes transparents d’évaluation par les pairs, des programmes de mentorat, un appui à la réintégration professionnelle, des procédures de candidature accessibles ainsi que des données de suivi ventilées permettraient au Fonds de favoriser l’émergence d’une communauté nationale de recherche plus inclusive. L’excellence et l’inclusion devraient être considérées comme des objectifs complémentaires qui se renforcent mutuellement, plutôt que comme des impératifs concurrents.
Le FARA est prêt à collaborer
La création du GNRF s’inscrit directement dans le cadre du mandat continental du Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA), l’organisation faîtière continentale chargée de coordonner et de promouvoir la recherche et l’innovation agricoles sur le continent. En tant qu’organe technique de la Commission de l’Union africaine (CUA) et de l’Agence de développement de l’Union africaine (ADUA) pour les questions relatives à la science, à la technologie et à l’innovation agricoles, le FARA salue cette initiative exemplaire, ambitieuse et visionnaire du gouvernement ghanéen.
Le FARA se félicite de l’intégration de la transformation des systèmes alimentaires parmi les cinq missions nationales du Fonds. Le secteur agricole ghanéen est confronté à des défis multiples et interdépendants, notamment la variabilité climatique, la dégradation des terres, les pertes après récolte, l’évolution des régimes alimentaires, le chômage des jeunes, la faible valorisation des produits agricoles et les inégalités d’accès aux technologies. Ces défis nécessitent une recherche coordonnée et dotée d’un financement adéquat qui relie l’agriculture, la nutrition, les marchés, l’environnement, la numérisation et les politiques sociales.
Le FARA est prêt à collaborer avec le GNRF dans des domaines tels que la définition des priorités de la recherche agricole, la gestion des connaissances, le renforcement des capacités institutionnelles, la prospective, l’articulation entre recherche et politique, la mise à l’échelle des innovations, les infrastructures numériques de gestion des connaissances ainsi que la mobilisation de partenariats aux niveaux continental et international.
Grâce à ses relations avec les systèmes nationaux de recherche agricole, les organisations sous-régionales, les universités, les organisations de producteurs, les partenaires de développement et l’Union africaine, le FARA peut également contribuer à relier l’expérience du Ghana aux initiatives d’apprentissage et de coopération à l’échelle du continent.
L’objectif n’est pas simplement pour le Ghana de reproduire des modèles développés dans d’autres contexte. Il s’agit plutôt de saisir l’occasion de mettre en place une institution nationale crédible dont l’expérience pourrait contribuer à éclairer les efforts d’autres pays africains engagés dans la mise en place de mécanismes nationaux de financement durable de la recherche. Cette démarche pourrait notamment s’inspirer d’expériences africaines existantes, telles que celle de l’Afrique du Sud à travers sa Fondation nationale pour la recherche (NRF).
Possibilités à l’échelle du continent
Partout en Afrique, le sous-financement chronique de la recherche entrave la souveraineté scientifique des pays et renforce leur dépendance à l’égard des technologies, des connaissances et des solutions politiques élaborées hors du continent. Comme l’a souligné à juste titre le Président Mahama, la souveraineté économique ne peut être dissociée de la capacité d’un pays à produire les connaissances et les solutions nécessaires pour répondre à ses propres défis.
Le GNRF peut contribuer à inverser cette tendance, mais sa réussite à long terme dépendra de bien plus qu’une dotation initiale. Le financement public devra être prévisible. Il sera également nécessaire d’investir dans des partenariats de recherche. Les acteurs de la philanthropie et les partenaires de développement devront aligner leurs contributions sur les priorités définies au niveau national. Les universités devront renforcer leurs mécanismes de redevabilité et promouvoir davantage la collaboration interdisciplinaire. Les chercheurs devront faire connaitre leurs travaux au-delà des cercles universitaires. Les communautés devront participer de façon significative à la définition des priorités de recherche.
Il est tout aussi important de préserver le Fonds de toute ingérence politique et d’une vision à court terme. L’octroi de financement par concours devra être régi par des critères transparents, une évaluation rigoureuse par les pairs, la publication de rapports publics et des garanties crédibles en matière de conflits d’intérêts.
Transformer une étape décisive au niveau national en une transformation durable
Le lancement du Fonds national pour la recherche du Ghana (GNRF) constitue une étape majeure dans le renforcement du système national de recherche. L’engagement du Président, à hauteur de 100 millions de GH¢, apporte un élan essentiel à cette initiative, tandis que la stratégie du Fonds, ses mécanismes de gouvernance et son mandat national définissent un cadre prometteur.
La prochaine étape consistera à transformer cet élan en une institution durable qui appuie l’excellence en recherche, valorise tous les systèmes de savoirs légitimes et veille à ce que les connaissances produites parviennent aux personnes et aux institutions en mesure de les mettre en application.
En intégrant à son fonctionnement la gestion des connaissances, l’accès responsable aux connaissances ouvertes, les savoirs autochtones, l’égalité des sexes, la responsabilisation et les partenariats stratégiques, le GNRF pourra devenir bien plus qu’une simple institution de financement. Il pourra s’affirmer comme un pilier essentiel de la transformation nationale du Ghana et un modèle pour le continent africain.
Le FARA félicite le gouvernement du Ghana et le people ghanéen, le ministère de l’Éducation ainsi que le Conseil d’administration et la direction du Fonds national de recherche du Ghana pour ce jalon historique. Nous sommes prêts à contribuer au succès du Fonds et à la transformation de l’expérience du Ghana en apprentissage partagé sur la recherche agricole, l’innovation et le développement induit par le savoir en Afrique.
À propos de l’auteur
Benjamin Abugri est spécialiste principal en gestion des connaissances, en numérisation et en apprentissage au sein du Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA). Le 16 juin 2026, il a représenté le Directeur exécutif du FARA, le Dr Aggrey Agumya, lors de la cérémonie officielle de lancement du Fonds national de recherche du Ghana, à Accra, Les points de vue exprimées dans cette contribution reflètent une perspective axée sur la gestion des connaissances et la recherche agricole pour le développement.




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