Par Wole Fatunbi (PhD)
La 10e Assemblée générale de la Coalition pour le développement de la riziculture en Afrique (CARD) se tient du 9 au 12 mars 2026 à Antananarivo (Madagascar). Elle réunit des gouvernements, des institutions de recherche, des partenaires de développement et des acteurs du secteur privé déterminés à transformer le secteur rizicole africain. À l’ouverture de la réunion, le professeur Wole Fatunbi, directeur par intérim de la recherche et de l’innovation au Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA), a présidé la 21e session du comité directeur de la CARD et réaffirmé l’ambition du continent à atteindre l’autosuffisance en riz d’ici 2030, date à laquelle le programme CARD prendra fin. La CARD a été lancée lors de la quatrième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TCAD IV) tenue en 2008 à Yokohama, Japan. Elle entend doubler la production de riz, qui passerait de 14 millions de tonnes à 28 millions de tonnes au cours de sa première décennie. Sa phase II a pour objectif de porter la production à 56 millions de tonnes métriques d’ici 2030 pour répondre aux besoins prévus et atteindre l’auto-suffisance en riz en Afrique. Bien que la production de riz en Afrique ait considérablement augmenté, un écart important demeure à combler pour atteindre l’autosuffisance.
Le riz est devenu l’un des aliments de base les plus importants en Afrique et occupe désormais une place importante dans le programme de sécurité alimentaire du continent. En Afrique de l’Ouest, plus de 240 millions de personnes dépendent du riz comme principale source d’énergie alimentaire, ce qui reflète le rôle croissant qu’il joue dans les régimes alimentaires urbains et ruraux[1]. La croissance démographique rapide, l’urbanisation et l’évolution des préférences alimentaires ont accéléré la consommation de riz sur l’ensemble du continent, ce qui en fait l’un des produits alimentaires connaissant la plus forte croissance en Afrique ( (FAO, 2023)[2]. Rien qu’en Afrique de l’Ouest, plus de 240 millions de personnes dépendent du riz comme principale source d’énergie alimentaire, ce qui reflète le rôle central que joue cette culture dans les systèmes alimentaires de la région ; avec des zones de forte consommation au Liberia, en Sierra Leone et en Gambie où la consommation annuelle par habitant est comparable aux « niveaux asiatiques » d’environ 90 à 120 kg, voire plus.
Malgré son importance stratégique, l’Afrique demeure fortement dépendante du riz importé. D’après les estimations, environ 40 % du riz consommé en Afrique est importé ; ce chiffre pourrait même être plus élevé (≥ 60 %) selon les régions, ce qui reflète un écart important entre la production nationale et la demande. L’Afrique subsaharienne est ainsi devenue la plus grande région importatrice de riz au monde, avec plus de 22 millions de tonnes importées chaque année (USDA, 2025). Cette dépendance exerce une pression considérable sur les réserves nationales de devises et expose les systèmes alimentaires africains à la volatilité des marchés mondiaux de produits de base.
Les implications économiques sont considérables. On estime que l’Afrique dépense entre 6 et 9 milliards de dollars américains par an pour ses importations de riz, en fonction des fluctuations des prix mondiaux et des niveaux de consommation[3]. Ces importations représentent des ressources qui pourraient autrement être investies dans le renforcement des systèmes de production agricole nationaux. Le défi auquel est confronté le secteur rizicole africain n’est pas principalement technologique, mais structurel, socio-économique et infrastructurel. Au cours des dernières décennies, les systèmes nationaux de recherche agricole et les centres internationaux ont mis au point des variétés de riz améliorées, notamment des cultivars à haut rendement et résistants au climat. Cependant, l’adoption de ces technologies reste limitée par des facteurs systémiques, notamment une faiblesse des infrastructures rurales, une fragmentation des marchés, les incohérences des politiques et des investissements limités dans les chaînes de valeur agricole.
L’histoire du riz au Nigeria offre un exemple frappant du potentiel ainsi que de la fragilité de la transformation du secteur rizicole en Afrique. Les données historiques indiquent que le Nigeria était largement autosuffisant en riz au début des années 1960 avec une production avoisinant les 360 000 tonnes par an, ce qui suffisait alors à satisfaire la demande intérieure[4]. Cependant, alors que la croissance démographique s’accélérait et que l’attention des politiques publiques s’orientait vers le secteur pétrolier, la production nationale de riz n’avait pas réussi à suivre le rythme de la demande croissante. Au début des années 2000, le Nigeria était devenu l’un des plus grands importateurs de riz en Afrique. En réponse, le gouvernement nigérian a mis en place plusieurs initiatives politiques visant à revitaliser la production nationale de riz. Des programmes tels que le Growth Enhancement Support Scheme ((GESS),programme d’appui à la croissance) et le Anchor Borrowers’ Program ((ABP) programme d’emprunteurs d’ancrage) ont permis d’élargir l’accès des agriculteurs au crédit, aux engrais et aux semences améliorées. Les évaluations de ces programmes montrent qu’ils ont contribué de manière significative à l’augmentation de la production de riz et ont stimulé les investissements dans les chaînes de valeur du riz, notamment à travers la mise en place de rizeries modernes dans le pays[5].
Ces interventions ont contribué à une augmentation de la capacité nationale de transformation du riz, avec la création de plus de 150 rizeries au Nigeria pendant la période de croissance rapide du secteur. Cependant, les évènements récents montrent qu’il est difficile de maintenir ces acquis. La hausse des prix des engrais, la variabilité climatique, l’insécurité dans les régions agricoles et les perturbations de l’approvisionnement en riz paddy ont réduit la capacité opérationnelle de plusieurs rizeries du pays. Par conséquent, de nombreux moulins fonctionneraient en deçà de leur capacité installée, ce qui souligne l’importance d’un appui politique cohérent et d’investissements soutenus dans les systèmes de production agricole.
L’expérience du Nigéria reflète une tendance plus large à l’échelle du continent. L’Afrique dispose d’un vaste potentiel agroécologique pour la production de riz, y compris environ 190 millions d’hectares d’écosystèmes de vallées intérieures propices à la riziculture. Toutefois, seule une partie de ce potentiel est actuellement exploitée[6]. Par ailleurs, les rendements moyens du riz en Afrique demeurent relativement faibles. Ils se situent généralement entre 2 et 2,5 tonnes par hectare (t/ha), soit nettement en dessous de la moyenne mondiale (3,4 à 4,6 t/ha) et bien en deçà des niveaux observés en Asie (3,37 à 5,0 t/ha)[7].
Les discussions lors de la réunion de la CARD à Madagascar ont mis en évidence l’importance d’une action continentale coordonnée pour relever ce défi. L’Afrique dispose déjà des connaissances scientifiques, des ressources naturelles et du capital humain nécessaires pour transformer son secteur rizicole. L’enjeu consiste désormais à mieux aligner la science, les politiques et les investissements. Des investissements stratégiques dans la recherche agricole, des systèmes semenciers efficaces, des infrastructures d’irrigation et des marchés fonctionnels sont indispensables pour libérer le potentiel de production rizicole du continent.
Les cadres d’intégration régionale, tels que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), offrent également de nouvelles possibilités de renforcer le commerce agricole intra-africain. Les pays qui possèdent un avantage comparatif dans la production de riz peuvent approvisionner les marchés voisins, contribuant ainsi à renforcer la sécurité alimentaire régionale tout en stimulant la croissance économique.
Si ces efforts sont maintenus, l’Afrique pourra réduire sensiblement sa dépendance aux importations de riz et poser les jalons d’une plus grande souveraineté alimentaire. Les discussions menées lors de la réunion du CARD nous rappellent que la sécurité rizicole future en Afrique dépendra non seulement de l’innovation technologique, mais aussi de politiques cohérentes, de marchés résilients et d’un engagement politique durable.
Note : Wole Fatunbi est Directeur par intérim de la recherche et de l’innovation au Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA). Les opinions exprimées dans cet article sont exclusivement celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position du FARA et de ses partenaires.
[1] Centre du riz pour l’Afrique. 2019. Développement du secteur rizicole en Afrique subsaharienne : réalisations et possibilités. Centre du riz pour l’Afrique, Abidjan.
[2] FAO. 2023. Suivi du marché du riz. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
[3] CARD. 2019. Coalition pour le développement du riz en Afrique : stratégie de la phase II pour l’autosuffisance en riz en Afrique.
[4] FAO. 2001. Accroître la production de riz au Nigéria : enseignements tirés du passé. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.
[5] Iliyasu, I., Lawal, S., & Mohammed, A. 2020. Évaluation du Nigeria’s Growth Enhancement Support Scheme and Anchor Borrowers’ Programme (programme nigérian d’appui à la croissance et programme d’emprunteurs d’ancrage) pour la production de riz. Journal of Agricultural Economics and Extension, 24(3), 45–60.
[6] Centre du riz pour l’Afrique. 2022. Smart Valleys (vallées intelligentes) et développement du secteur rizicole en Afrique. Centre du riz pour l’Afrique.
[7] FAO. 2023. Suivi du marché du riz. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.




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