Les savoirs autochtones : un atout stratégique pour une agriculture africaine résiliente, selon un webinaire du KM4AgD

Par Benjamin Abugri [1] et Benjamin Jabik [2]

Accra, Ghana, 28 mai 2026

La Communauté de pratique sur la gestion des connaissances pour le développement agricole a organisé son troisième webinaire bimestriel de 2026 qui a lancé un appel fort en faveur d’une meilleure reconnaissance des savoirs autochtones en tant que ressource crédible, stratégique et encore insuffisamment exploitée pour la transformation de l’agriculture africaine.

Organisé sous le thème « Démystifier les savoirs autochtones et les mythes pour faire progresser l’agriculture africaine »,  le webinaire a réuni des chercheurs, des spécialistes de la gestion des connaissances, des acteurs de la vulgarisation, des décideurs, des organisations de développement, des institutions au service des producteurs ainsi que des acteurs du secteur agroalimentaire d’Afrique et d’ailleurs. La session était organisée par la Communauté de pratique du KM4AgD dans le cadre du partenariat élargi de gestion des connaissances du PDDAA-XP4, le FARA et ses partenaires appuyant le programme de connaissances, d’apprentissage et d’innovation agricoles du continent.

Le webinaire a attiré 515 participants de 58 pays, ce qui témoigne de l’intérêt croissant, tant au niveau continental que mondial, pour la cocréation de connaissances, les systèmes de savoirs autochtones et la transformation agricole.

Résumé de la participation

Indicateur Résultat Pourcentage
 

Nombre total de participants inscrits

515  
Pays représentés 58  
Établissements universitaires et de recherche 244 participants 47,4%
ONG/organisations à but non lucratif 84 participants 16,3%
Secteur privé/agrobusiness 68 participants 13,2%
Ministères/agences gouvernementales 57 participants 11,1%
Organisations internationales 36 participants 7,0%
Autres institutions 26 participants 5,0%

 

La majorité des participants inscrits venaient d’Afrique, avec en tête le Nigeria, qui comptait 105 participants (20,4 %), suivi du Ghana (54), du Kenya et de l’Ouganda (39 chacun), ainsi que de l’Éthiopie (32). D’autres pays étaient également représentés, notamment le Cameroun, le Malawi, l’Afrique du Sud, le Bénin, la Tanzanie, le Zimbabwe, le Burkina Faso, le Sénégal, la République démocratique du Congo et la Sierra Leone.

Le profil d’âge des participants révèle une forte diversité intergénérationnelle. Les personnes âgées de 35 à 44 ans représentaient le groupe le plus important (29,7 %), suivies de celles de 45 à 54 ans (24,1 %) et de 25 à 34 ans (23,5 %). Cette répartition témoigne d’une participation équilibrée entre professionnels expérimentés et jeunes acteurs du secteur, favorisant un dialogue enrichi par des perspectives complémentaires.  Elle souligne également l’engagement de différentes générations appelées à contribuer à l’évolution des systèmes de connaissances agricoles, à l’essor de l’agriculture numérique, à l’adoption des résultats de recherche et à l’élaboration des politiques agricoles en Afrique.

Le webinaire a mis en lumière l’un des défis les plus persistants du développement agricole en Afrique : la sous-évaluation des savoirs agricoles locaux, souvent perçus comme de simples croyances ou pratiques traditionnelles. Pourtant, ces savoirs constituent de véritables systèmes de connaissances fondés sur l’observation, l’expérimentation, l’adaptation aux conditions locales et l’apprentissage intergénérationnel. Les échanges ont souligné la contribution de longue date des savoirs autochtones à la gestion des systèmes agricoles en Afrique, notamment dans la sélection des semences, la gestion de la fertilité des sols, la prévision météorologique, la lutte contre les ravageurs, la conservation de l’eau, la conservation des aliments et le renforcement de la résilience des communautés. Malgré leur valeur pratique et leur efficacité démontrée dans de nombreux contextes, ces savoirs restent souvent insuffisamment reconnus ou intégrés dans les politiques et programmes agricoles. Cette marginalisation s’explique en partie par le fait qu’ils sont rarement formalisés ou documentés selon les normes de la recherche scientifique conventionnelle.

Dans son exposé liminaire, le Dr Benjamin Bilalam Jabik, maître de conférences et chercheur au Collège national d’études de défense du Ghana, a souligné que les savoirs locaux doivent être reconnus comme un capital social stratégique et comme des systèmes de connaissances structurés, façonnés par l’expérience, une connaissance approfondie des questions environnementales et les pratiques communautaires. Il a également mis en évidence que les savoirs autochtones ne sont pas intrinsèquement fondés sur la superstition. Leur interprétation est souvent faussée lorsqu’ils sont analysés en dehors des contextes écologiques, culturels et historiques.

La session a mis en évidence l’importance du contexte dans l’interprétation et l’appréciation des savoirs locaux. Le Dr Jabik a illustré ce point en donnant des exemples de la manière dont les mouvements et la présence des oiseaux migrateurs sont interprétés différemment selon les sociétés. Alors qu’une société peut attribuer une signification prédictive non fondée à un signe naturel, une autre peut utiliser la même observation écologique pour orienter des décisions pratiques concernant la saisonnalité. La différence, a-t-il expliqué, réside dans la question consistant à savoir si la croyance repose ou non sur des observations répétées, une validation par la communauté, une pertinence pratique et une vérité contextuelle.

La session a également invité les institutions africaines de recherche et de développement à repenser les modèles d’innovation fondés sur des approches descendantes ou largement influencées par des facteurs externes. Les participants ont souligné que les savoirs autochtones ne doivent être ni idéalisés ni écartés a priori. Ils doivent plutôt faire l’objet d’une documentation rigoureuse, d’un examen critique et, lorsque cela est pertinent, d’une validation complémentaire afin de favoriser leur intégration aux connaissances scientifiques. Une telle approche permettrait de protéger les communautés, de renforcer les données probantes et d’améliorer les résultats agricoles.

Le Dr Jabik a mis en évidence plusieurs domaines dans lesquels les savoirs locaux et autochtones continuent de jouer un rôle essentiel dans le renforcement de la résilience agricole. Ces savoirs contribuent notamment à l’agroforesterie, à la gestion durable des sols, aux systèmes de cultures associées et de rotation culturale, au compostage traditionnel, à la collecte et à la gestion de l’eau, à la conservation de la biodiversité ainsi qu’à la préservation des semences. Il a également souligné leur importance dans les prévisions saisonnières, notamment à travers l’observation d’indicateurs biologiques tels que le comportement des animaux, les migrations d’oiseaux et les cycles de floraison. Ces connaissances permettent aux communautés agricoles d’anticiper les variations climatiques et d’adapter leurs décisions de production en conséquence.

Les échanges ont mis en évidence à la fois l’importance et l’urgence de la question. Les participants ont examiné plusieurs pistes d’action visant à renforcer la valorisation des savoirs autochtones, notamment à travers une meilleure documentation des innovations paysannes, l’intégration des connaissances locales dans les systèmes éducatifs et la recherche de synergies entre variétés traditionnelles et améliorées afin de répondre aux enjeux croissants de la sécurité alimentaire.

Un intervenant spécialisé dans les politiques et la sécurité alimentaire a mis en garde contre une vision opposant les savoirs autochtones aux innovations scientifiques et technologiques. Les discussions ont mis en évidence la nécessité d’adopter une approche équilibrée combinant la préservation des races locales, des pratiques traditionnelles et des connaissances écologiques avec les avancées scientifiques et les variétés améliorées.  Les participants ont souligné que cette complémentarité est essentielle pour relever les défis croissants liés à la sécurité alimentaire. Un consensus s’est dégagé autour de l’idée que l’avenir de l’agriculture africaine ne réside pas dans une opposition entre savoirs autochtones et science moderne, mais dans leur intégration afin de tirer parti de leurs atouts respectifs.

L’intervention d’un agent de vulgarisation agricole a mis en évidence le manque de documentation comme l’un des principaux freins à la reconnaissance et à la valorisation des savoirs autochtones. Alors que les connaissances scientifiques bénéficient de mécanismes établis de documentation, de validation et de diffusion, les savoirs locaux demeurent largement transmis par la pratique, la mémoire collective et les traditions orales. Les participants ont ainsi souligné l’urgence de mettre en place des dispositifs adaptés pour recenser, documenter, préserver et partager ces connaissances, afin d’éviter leur disparition progressive avec le vieillissement des détenteurs de ces savoirs.

Les discussions ont également mis en évidence les liens entre les effets du changement climatique et les systèmes de savoirs autochtones. Les participants ont observé que l’évolution des régimes climatiques affecte la fiabilité de certains indicateurs écologiques traditionnellement utilisés par les communautés pour les prévisions météorologiques et la planification des activités agricoles. Toutefois, loin de remettre en cause la pertinence de ces savoirs, cette situation souligne la nécessité de mieux comprendre la manière dont ces systèmes évoluent, la capacité d’adaptation des communautés et comment combiner de manière pertinente les informations climatiques scientifiques avec les indicateurs locaux.

Dans ses remarques de clôture, Benjamin Abugri du FARA a souligné que ce webinaire ne devait pas rester un échange ponctuel. Il a encouragé les participants travaillant sur les systèmes de savoirs autochtones à s’engager davantage au sein de la Communauté de pratique KM4AgD afin que leurs travaux puissent être documentés, valorisés et transformés en produits de connaissance, notes d’orientation, publications scientifiques et autres initiatives d’apprentissage.

Les participants se sont accordés sur quatre priorités stratégiques pour renforcer la valorisation des savoirs autochtones dans les systèmes agricoles africains : reconnaître les agriculteurs et les communautés locales comme des détenteurs et producteurs légitimes de connaissances ; renforcer les efforts de documentation, de préservation et de transmission des savoirs autochtones ; promouvoir des mécanismes de cocréation des connaissances favorisant un dialogue équitable entre communautés et chercheurs ; et intégrer les savoirs locaux dans les systèmes d’enseignement et d’innovation afin de renforcer la durabilité.

Le succès du webinaire confirme le rôle de la Communauté de pratique KM4AgD en tant que plateforme continentale d’intérêt public favorisant les échanges de connaissances, l’apprentissage entre pairs et la transformation agricole fondée sur des données probantes. Il met également en évidence l’importance croissante de la gestion des connaissances dans l’évolution du secteur agricole africain, ainsi que la nécessité de rendre les processus de recherche, les politiques et les pratiques plus inclusifs, adaptés aux contextes locaux et ancrés dans les réalités africaines.

Les discussions ont montré que les savoirs autochtones ne constituent pas un héritage du passé appelé à disparaître. Lorsqu’ils sont correctement compris, documentés et intégrés, ils demeurent des systèmes de connaissances vivants offrant des contributions concrètes à l’adaptation au changement climatique, à la sécurité alimentaire, à la conservation de la biodiversité, à la santé des sols et au renforcement de la résilience des moyens de subsistance.

Le message porté par la Communauté de pratique KM4AgD était sans équivoque :

La transformation agricole de l’Afrique sera plus efficace, plus durable et plus inclusive lorsque les agriculteurs seront reconnus non seulement comme bénéficiaires des avancées scientifiques, mais aussi comme des acteurs à part entière de la production de connaissances, de l’innovation et de la construction d’un avenir durable.


[1] Benjamin Abugri est spécialiste principal de la gestion des connaissances, de la numérisation et de l’apprentissage au Forum pour la recherche agricole en Afrique et animateur principal de la série de webinaires de la communauté de pratique du KM4AgD.

[2] Benjamin Bilalam Jabik (PhD) est maître de conférences et chercheur au Collège national des études de défense du Ghana

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