L’interdiction totale de l’utilisation des devises pour l’importation de produits alimentaires au Nigeria sera-t-elle de bon augure pour le bien-être du pays ?

Le gouvernement du Président Buhari a demandé à la Banque centrale de ne plus accorder des devises étrangères pour les importations de produits alimentaires au Nigeria. Cette demande semble être une approche plutôt radicale du développement agricole. C’est une question susceptible d’influer sur les différentes variables sociales, culturelles et économiques aux niveaux macro et micro-économiques.

Cette interdiction séduira l’homme de la rue enthousiasmé par la croissance de la production agricole en partant de l’hypothèse qu’une telle décision permettra de créer un marché pour les aliments produits localement et d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs.  Cela vaudra pour les denrées, comme le manioc, produites localement en grandes quantités et qui inondent le marché à certaines périodes de l’année. Cette interdiction permettra également d’ouvrir le marché local des denrées telles que le blé dont l’importation entraine une saignée de devises importantes simplement en raison du manque de compétitivité de la production locale en termes de prix et de qualité.

La première réaction du marché alimentaire pourrait consister à augmenter les prix suite à une pénurie structurelle. Une telle pénurie sera de courte durée étant donné qu’elle déclenchera une réponse des nouveaux arrivants en agriculture. Elle pourrait couvrir deux à trois campagnes agricoles. La réponse classique des grandes économies comme celles du Nigeria est un changement de régime alimentaire et la recherche d’autres sources de nourriture relativement abondante. J’entrevois un marché plus grand pour des produits de base tels que le sorgho et le millet, la patate douce, le riz de Hongrie, le taro, etc. Le secteur de l’élevage subira certainement un choc majeur étant donné que l’on observera à court terme une pénurie des principales matières premières entrant dans l’alimentation animale (maïs et soya) ce qui fera monter le prix des produits à base de volaille. La réponse naturelle sera une augmentation de la production de ces matières premières au niveau local pour faire face à la pénurie.

L’avenir de cette politique s’annonce prometteur. Toutefois, la réponse de la société civile est souvent une variable imprévisible. La réaction sera probablement une crise sociale en raison des conséquences à court terme.  À ce stade, l’insistance que mettront les décideurs à apporter le changement déterminera le succès de cette politique drastique. Une bonne préparation est donc de rigueur avant sa mise en œuvre. Une première action consistera à s’assurer que la réserve stratégique de céréales est à son niveau optimal. Il convient de réaménager les greniers à céréales pour une mise sur le marché des céréales par le gouvernement en vue de faire baisser les prix des céréales qui devraient s’envoler suivant la loi de l’offre et de la demande. Il convient également de bien financer le système de réserves pour acheter les céréales à un prix compétitif auprès des agriculteurs. Il faudrait cependant penser à garantir des prix de produits agricoles à la portée de tous.  Une seconde action qui devrait précéder la mise en œuvre de cette politique est la mise en place d’un marché des intrants transparent dans le cadre d’une agriculture commerciale. Il y a lieu de prévoir des engrais, des produits agrochimiques et des petites machines à des prix abordables. Les efforts du gouvernement devraient viser à créer des exploitations agricoles. La création de telles exploitations doit être stimulée par le secteur privé et contrôlée par le secteur public. L’attribution de terres ne doit en aucun cas être politisée. Une approche de chaîne de valeur, intelligente et holistique devrait être utilisée. Des mesures incitatives doivent être mises en place en vue de la création par les populations d’industries de transformation des produits agricoles. Il est indispensable d’adopter une approche prudente qui permette de s’assurer que des valeurs réelles sont générées et préservées dans le pays.

Au niveau international, il est nécessaire de disposer d’un mécanisme permettant d’empêcher l’apparition de déséquilibres du commerce des denrées alimentaires qui exposent les pays au risque d’une grave insécurité alimentaire. Quelles seront les conséquences d’un arrêt soudain des importations de blé de l’Occident sur sa propension à acheter le pétrole nigérian ? Il convient de se préparer adéquatement à ce choc.

Tout changement extérieur déclenchera certainement la création d’un nouvel équilibre.  J’adresse mes meilleurs vœux au Nigeria dans sa volonté à prendre le taureau par les cornes en vue d’atteindre la souveraineté alimentaire.

Article d’opinion de Wole Fatunbi (PhD)

Forum pour la recherche agricole en Afrique

info@faraafrica.org

 

Share

Leave A Comment